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LE MERCATO FRANÇAIS : QUAND LA PASSION RENCONTRE LE DROIT

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Un marché à la croisée du sport et du droit


Chaque été, alors que la pelouse des stades se repose, les bureaux des clubs s’enflamment : c’est le mercato, mot italien adopté par toute l’Europe du ballon rond pour désigner la période pendant laquelle les clubs peuvent enregistrer l’arrivée ou le départ d’un joueur. Derrière la rumeur d’une clause levée ou d’une visite médicale se cache une mécanique d’une rigueur quasi notariale où interviennent le Code du sport, les règlements de la FIFA, le droit du travail et des impératifs financiers strictes.



Calendrier et gouvernance du mercato


En France, l’arbitre officiel des dates est le Conseil d’administration de la Ligue de Football Professionnel (LFP). Pour la saison 2025‑2026, il a fixé une mini‑fenêtre réservée aux clubs engagés en Coupe du monde des clubs, du 1ᵉʳ au 10 juin 2025, puis l’ouverture générale du marché du 16 juin 2025 à 0 h au 1ᵉʳ septembre 2025 à 20 h (lfp.fr). La session hivernale courra du 1ᵉʳ janvier au 2 février 2026.Trois instances partagent la gouvernance :• La FIFA – elle fixe la longueur maximale (12 semaines en été, 4 semaines en hiver) et impose l’usage de la plateforme Transfer Matching System (TMS) pour tout transfert international.• La FFF et la LFP – elles homologuent les contrats et veillent au respect des dates pour les mouvements domestiques.• La DNCG – gendarme financier, elle vérifie que tout recrutement est compatible avec la masse salariale autorisée ou le budget prévisionnel du club. En cas de dérive, elle peut encadrer la masse salariale ou interdire le recrutement, comme elle l’a fait pour l’Olympique lyonnais en novembre 2024 (ledauphine.com).



Le contrat de travail sportif : un CDD très encadré


Le footballeur est salarié sous contrat à durée déterminée spécifique régi par les articles L 222‑2‑3 et suivants du Code du sport (legifrance.gouv.fr). Ce CDD doit durer au minimum jusqu’au terme de la saison et ne peut excéder cinq saisons sportives (legifrance.gouv.fr). Toute rupture anticipée sans « juste motif » expose l’auteur (joueur ou club) à verser une indemnité équivalente au préjudice subi.La signature d’un CDD supplante la liberté contractuelle classique : la durée est fermée, la rémunération indexée sur des performances collectives ou individuelles, le licenciement pour motif économique est prohibé et l’indemnité de fin de contrat, propre aux CDD ordinaires, n’existe pas. En contrepartie, le joueur bénéficie d’une protection particulière : si le club cesse de l’employer, les prud’hommes appliquent une présomption de rupture abusive avec dommages‑intérêts souvent élevés.



De l’idée à l’homologation : anatomie d’un transfert


Le transfert se déroule en cinq temps :

  1. Négociation tripartite. Le club acheteur, le club vendeur et le joueur (ou son agent) arrêtent un accord qui règle à la fois la résiliation anticipée du contrat initial et la future relation de travail.

  2. Accord financier. Le prix (« indemnité de transfert ») est libellé en euros, payable comptant ou par versements échelonnés. S’ajoutent souvent des add‑ons : bonus liés aux matches, au maintien en Ligue 1, ou pourcentage à la revente.

  3. Visite médicale et letter of clearance. Avant toute signature, le joueur passe une batterie de tests ; en cas d’anomalie, la vente peut être annulée.

  4. Enregistrement TMS. Les deux clubs saisissent simultanément les termes (durée, rémunération, prix, commissions) sur la plateforme FIFA ; la concordance déclenche la validation automatique.

  5. Homologation LFP / FFF. Le contrat est contrôlé sur la forme (durée, rémunération plancher) et sur la capacité financière du club ; il ne devient exécutoire qu’après ce visa.En pratique, l’enjeu majeur est la chronologie : tant que le dossier n’est pas enregistré avant 20 h le 1ᵉʳ septembre, le joueur reste lié à son club d’origine.



L’indemnité de transfert : nature juridique et traitement comptable


1. Une compensation contractuelle

En droit français, l’indemnité n’est pas un « prix » de la personne – ce serait illégal – mais la réparation du dommage subi par le club vendeur du fait de la rupture anticipée du CDD. Le Conseil d’État (arrêt Girondins, 4 mars 2021) a confirmé que cette somme compense la perte d’un actif incorporel, non la prestation future du joueur citeturn10view0.


2. Actif incorporel amortissable

Pour le club acheteur, la somme versée est comptabilisée dans un compte d’immobilisations incorporelles et amortie linéairement sur la durée du nouveau contrat. Un transfert de 30 M€ pour cinq ans pèsera donc 6 M€ en charges d’amortissement chaque saison, quelle que soit la structure réelle des paiements.


3. Mécanisme de solidarité et agents

Depuis 2001, 5 % du prix hors bonus est automatiquement redistribué aux clubs formateurs du joueur via le solidarity mechanism ; la FIFA en a automatisé le calcul et le règlement par son Clearing House (janv. 2025) (inside.fifa.com). Les commissions d’agent sont plafonnées par le règlement FIFA 2024 et, si elles dépassent 200 000 USD, doivent transiter par la Clearing House pour plus de transparence.



Le joueur, salarié globalisé


La contrepartie principale du transfert pour le joueur est un nouveau contrat assorti d’une prime de signature, de salaires fixes, de primes de participation (matchs joués), d’un bonus collectif (qualification européenne) et, parfois, d’un droit à l’image exploité via une société ad hoc. Le salaire net « après charges » dépend de deux blocs :• Cotisations sociales françaises : environ 35‑45 % patronales et 22 % salariales, plafonnées en partie par le PASS (47 100 € en 2025).• Impôt sur le revenu : retenu à la source selon le barème progressif, avec possibilité de crédit d’impôt pour double résidence si le joueur reste imposable à l’étranger.Le cumul prime de signature + salaire est désormais soumis au contrôle du ratio 70 % instauré par les réglementations de soutenabilité financière de l’UEFA : à compter de la saison 2025‑2026, les clubs engagés en coupe d’Europe ne pourront dépenser plus de 70 % de leurs revenus sur la masse salariale, les indemnités d’amortissement et les commissions d’agent (uefa.com).



L’influence du droit européen : de Bosman à Diarra


La jurisprudence communautaire structure le visage actuel du mercato. Après l’arrêt Bosman (CJUE, 1995), qui a aboli les indemnités pour les joueurs en fin de contrat, la décision Diarra du 4 octobre 2024 est venue rappeler que les règles fédérales doivent respecter la liberté de circulation des travailleurs : la CJUE a jugé incompatibles avec le droit de l’UE les clauses imposant des pénalités financières excessives et des sanctions sportives au joueur et au club en cas de rupture sans "juste motif" (whitecase.com). La FIFA a réagi par une réforme transitoire de son règlement en décembre 2024, annonçant un mode de calcul objectif de la compensation et un encadrement des sanctions sportives (reuters.com).



Surveillance nationale : la DNCG et la régulation française


Créée en 1984, la Direction Nationale du Contrôle de Gestion dispose d’un spectre de sanctions allant du simple encadrement de la masse salariale à la rétrogradation administrative. En novembre 2024, elle a ainsi interdit tout recrutement à l’Olympique lyonnais et limité sa masse salariale, avec menace de relégation en cas d’aggravation de la dette (ledauphine.com). Les clubs doivent donc intégrer, dès la négociation, l’impact de l’amortissement d’un transfert sur leur ratio charges / produits, sous peine de refus d’homologation.



Fiscalité du transfert : club versus joueur


Pour le club vendeur, la cession dégage une plus‑value égale à la différence entre l’indemnité brute encaissée et la valeur nette comptable du joueur ; cette plus‑value est soumise au taux normal de l’impôt sur les sociétés, mais peut être lissée si la somme est reçue en plusieurs échéances. En revanche, aucune TVA n’est due : depuis la réponse ministérielle Philippe A. (JOAN, 9 févr. 2016), la fourniture de services sportifs n’entre pas dans le champ de la taxe, sauf lorsque la transaction est effectuée par une société tierce sans licence sportive.


Pour le club acheteur, l’indemnité constitue un actif incorporel amortissable ; sa fraction annuelle vient diminuer le résultat imposable. Les commissions d’agent sont déductibles immédiatement, pour peu qu’elles soient dûment justifiées (facture, mandat, licence d’agent). À noter que le plan comptable sportif de 2024 impose de ventiler, en annexe, le détail des indemnités par exercice afin de faciliter le contrôle de la DNCG.


Côté joueur, la fiscalité reste classique : salaires et primes, assimilés à des traitements et salaires, sont soumis au prélèvement à la source ; les primes de signature peuvent toutefois bénéficier d’un étalement sur cinq ans (CGI art. 163‑B) si le joueur prouve leur caractère exceptionnel. Le droit à l’image, lorsqu’il transite par une société (souvent à l’étranger), reste taxable en France si l’image est exploitée sur le territoire ; l’administration applique alors la théorie de la « prestation unique » pour réintégrer ces recettes dans la rémunération imposable.



Clauses contractuelles sensibles


La clause libératoire fixe un montant qui, s’il est acquitté, oblige le club à libérer le joueur sans négociation supplémentaire ; légale en Espagne, elle demeure rare en France où les tribunaux l’analysent comme un pacte de préférence. La clause de rachat prioritaire permet au club cédant de récupérer le joueur à prix prédéfini ; elle doit respecter le droit de la concurrence en évitant toute atteinte disproportionnée à la liberté du joueur. Les bonus variables (nombre de titularisations, objectifs collectifs) sont licites si l’indice retenu n’est pas discrétionnaire : une jurisprudence de la cour d’appel de Paris (19 oct. 2023, Stade de Reims) a annulé un bonus lié à la « satisfaction du coach », jugé trop subjectif.



Ingénierie financière et stratégie de marché


Pour stabiliser leur compte de résultat, certains clubs recourent à la cession‑dailly des créances d’indemnités futures auprès de banques spécialisées ; d’autres incluent des sell‑on clauses (pourcentage sur la plus‑value à la revente) afin de sécuriser un revenu différé. Le timing est tout aussi crucial : un transfert conclu avant la clôture de l’exercice (souvent 30 juin) permet d’enregistrer la plus‑value immédiatement et d’améliorer les ratios DNCG, mais l’amortissement du remplaçant pèsera dès la saison suivante. Dans un marché désormais encadré par la règle UEFA des 70 %, la capacité d’un club à auto‑financer son mercato dépend donc de la rotation rapide de ses actifs joueurs.



Étude de cas chiffrée


Le 18 juillet 2025, le Racing‑Club de Lens cède son ailier formé au club à l’AS Monaco pour 48 M€, payables en trois annuités égales, assortis de 6 M€ de bonus et de 10 % sur la plus‑value d’une revente ultérieure. Valeur nette comptable du joueur : 0,8 M€. Dès signature, Lens comptabilise une plus‑value de 47,2 M€ et provisionne une créance à long terme. Sur le plan de trésorerie, la première annuité de 16 M€ suffit à solder ses dettes courantes et à lever les mesures d’encadrement DNCG. Monaco, de son côté, amorce un amortissement de 9,6 M€ par an (48 M€ / 5 ans) ; la charge salariale annuelle du joueur, de 4 M€ nets, fait monter son ratio « coût effectif total » à 68 % des revenus 2025‑2026, borderline mais conforme à la nouvelle règle UEFA.



Conclusion


Le mercato, souvent perçu comme une simple foire d’empoigne médiatique, repose en réalité sur un socle juridique et financier d’une complexité remarquable ; c’est la rencontre entre la passion populaire et la science du droit des affaires. Maîtriser ses rouages – dates, CDD sportifs, fiscalité, clauses, régulation européenne – n’est plus l’apanage des juristes : c’est une nécessité stratégique pour les présidents, directeurs sportifs et investisseurs qui naviguent dans un écosystème où le moindre faux pas peut coûter un point de classement… ou une rétrogradation administrative.


Avez vous une question sur ce sujet ? Contactez nous : https://www.rous-avocat.fr/contact

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