La détention provisoire en Italie : de l’arrestation à la réparation de la détention injustifiée
- Rodolphe Rous
- 21 nov. 2025
- 6 min de lecture
Analyse complète et comparée avec le droit français

La détention provisoire constitue, en droit pénal italien comme en droit français, l’une des atteintes les plus graves que l’État puisse porter à la liberté individuelle avant toute condamnation définitive. Elle se situe au cœur d’un équilibre délicat entre les nécessités de l’enquête, la protection de l’ordre public et le respect du principe fondamental de la présomption d’innocence, consacré par l’article 27 de la Constitution italienne et par l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme.
Le système italien se distingue toutefois par une architecture procédurale spécifique, marquée par la pluralité des mécanismes initiaux de privation de liberté, par une typologie très structurée des mesures dites cautelari, par l’existence de plafonds légaux impératifs de durée de la détention provisoire, et par un régime autonome et ancien d’indemnisation de la détention injustifiée.
L’objet du présent article est de proposer une analyse complète et chronologique de la privation de liberté en Italie, depuis l’équivalent de la garde à vue jusqu’à la détention provisoire, en examinant ses conditions, sa durée maximale, les voies de recours, l’effet de l’appel, la distinction avec la détention après condamnation, et enfin les mécanismes de réparation financière. Des comparaisons ciblées avec le droit français permettront d’éclairer les spécificités et les enjeux pratiques de ce régime.
I. De l’arrestation à la détention provisoire : mécanismes, conditions et limites
A. Les formes initiales de privation de liberté : l’équivalent italien de la garde à vue
Le droit italien ne connaît pas une institution unique correspondant strictement à la garde à vue française. La privation initiale de liberté résulte de plusieurs mécanismes distincts, régis par le Codice di procedura penale (CPP), chacun répondant à une logique propre.
L’arresto en flagrance, prévu aux articles 380 et 381 CPP, intervient lorsque l’infraction est commise ou vient d’être commise. Pour certaines infractions particulièrement graves, l’arrestation est obligatoire ; pour d’autres, elle est laissée à l’appréciation des forces de l’ordre. La logique est comparable à celle du droit français : la flagrance justifie une intervention immédiate afin d’éviter la fuite du suspect, la disparition des preuves ou la réitération de l’infraction.
À côté de l’arrestation en flagrance, le droit italien prévoit le fermo di indiziato di delitto (article 384 CPP). Ce mécanisme permet au ministère public d’ordonner la privation de liberté d’une personne en l’absence de flagrance, dès lors qu’il existe de graves indices de culpabilité et un risque concret de fuite. Cette institution n’a pas d’équivalent strict en droit français et constitue l’une des spécificités majeures du système italien.
Dans tous les cas, la personne privée de liberté doit être immédiatement informée des faits reprochés, de son droit de se taire, de son droit à l’assistance d’un avocat et de la possibilité d’informer un proche. Ces garanties procèdent à la fois du CPP et de l’article 24 de la Constitution italienne, relatif aux droits de la défense.
Toute privation initiale de liberté est soumise à un contrôle juridictionnel rapide. L’audience de convalida doit intervenir dans un délai très bref, en principe quarante-huit heures. Le juge vérifie la légalité de l’arrestation ou du fermo et décide soit de la remise en liberté immédiate, soit de l’application d’une mesure cautelare.
B. La détention provisoire (custodia cautelare): conditions, alternatives et durée maximale
La détention provisoire en prison constitue la mesure cautelare la plus sévère, mais elle s’inscrit dans un ensemble plus large de mesures restrictives de liberté prévues aux articles 272 et suivants du CPP. Le principe fondamental est celui de la proportionnalité et du caractère subsidiaire de l’incarcération.
Avant d’ordonner la détention en établissement pénitentiaire, le juge doit envisager des mesures moins contraignantes, telles que l’assignation à résidence (arresti domiciliari), l’obligation de pointage, l’interdiction de quitter un territoire déterminé ou l’interdiction d’exercer certaines activités professionnelles. Cette hiérarchie rappelle celle existant en droit français entre contrôle judiciaire, assignation à résidence sous surveillance électronique et détention provisoire.
Sur le fond, la détention provisoire ne peut être ordonnée que si trois conditions cumulatives sont réunies. D’abord, l’existence de graves indices de culpabilité (gravi indizi di colpevolezza), notion interprétée de manière exigeante par la jurisprudence de la Cour de cassation italienne, qui rappelle qu’un simple soupçon ou une hypothèse d’enquête ne saurait suffire. Ensuite, l’existence d’au moins un des risques énumérés à l’article 274 CPP : risque de fuite, risque de pression sur les témoins ou d’altération des preuves, ou risque de réitération de l’infraction. Enfin, le respect du principe de proportionnalité, consacré par l’article 275 CPP, qui impose au juge de motiver précisément l’impossibilité de recourir à une mesure moins restrictive.
La question centrale de la durée : des plafonds légaux stricts et impératifs
Contrairement à une idée fréquemment répandue, la détention provisoire en Italie n’est pas illimitée. Elle est encadrée par des plafonds légaux impératifs, fixés principalement par les articles 303 et 304 CPP, qui constituent l’un des dispositifs de limitation les plus détaillés du droit pénal européen.
Ces délais fonctionnent selon une logique cumulative et absolue : toutes les périodes de détention provisoire subies par une personne, depuis l’arrestation initiale jusqu’aux différentes phases de la procédure, sont additionnées. Une fois le plafond atteint, la remise en liberté est automatique, sans pouvoir d’appréciation du juge.
Avant le jugement de première instance, les délais maximaux varient selon la gravité de l’infraction. Ils sont de six mois pour les infractions punies jusqu’à six ans d’emprisonnement, d’un an pour les infractions plus sévèrement réprimées, et peuvent atteindre un an et six mois pour les crimes les plus graves.
Après le jugement de première instance, en cas d’appel, la détention peut se poursuivre, mais dans le respect de plafonds globaux cumulés incluant toutes les phases de la procédure. Ces plafonds sont de deux ans pour les délits, de quatre ans pour les crimes, et de six ans pour les crimes les plus graves, notamment ceux liés à la criminalité organisée ou au terrorisme.
La jurisprudence italienne est constante : toute détention excédant ces délais constitue une détention illégale, ouvrant droit à libération immédiate et, le cas échéant, à indemnisation.
II. Recours, effet de l’appel, détention après condamnation et réparation
A. Les voies de recours et l’effet de l’appel sur la détention
Toute mesure de détention provisoire peut être contestée devant le Tribunale del riesame, juridiction collégiale spécialisée qui exerce un contrôle approfondi tant sur la légalité que sur le bien-fondé de la mesure. Ce recours spécifique constitue l’une des originalités du système italien et n’a pas d’équivalent strict en droit français, où le contrôle relève principalement de la chambre de l’instruction.
Le riesame peut annuler la mesure, en modifier les modalités ou la remplacer par une mesure moins contraignante. Son rôle est central dans la protection effective de la liberté individuelle.
L’appel contre une décision de condamnation de première instance n’entraîne pas automatiquement la remise en liberté du prévenu détenu. Toutefois, la nature de la détention évolue : elle n’est plus exclusivement fondée sur des nécessités cautelari, mais sur l’existence d’une décision juridictionnelle constatant la culpabilité, même si celle-ci n’est pas définitive.
Cette situation intermédiaire distingue nettement le droit italien du droit français, où la détention après condamnation obéit à un régime plus clairement séparé de la détention provisoire, même en cas d’appel.
B. Détention après condamnation et indemnisation pour détention injustifiée
Après une condamnation non définitive, la privation de liberté peut se poursuivre sous réserve du respect des plafonds globaux évoqués précédemment. La jurisprudence italienne insiste sur la nécessité de réexaminer périodiquement la proportionnalité de la détention, la présomption d’innocence demeurant applicable jusqu’à l’épuisement des voies de recours.
L’un des traits les plus remarquables du système italien réside dans l’existence d’un droit autonome à indemnisation pour détention injustifiée, consacré par les articles 314 et suivants CPP. Toute personne définitivement acquittée ou bénéficiant d’un classement sans suite peut solliciter une réparation financière pour la détention subie, sauf si elle a contribué par son comportement fautif à la mesure.
Ce régime est plus large que celui existant en France, où l’indemnisation de la détention provisoire injustifiée est admise, mais dans un cadre plus restrictif. En Italie, la jurisprudence prend en compte non seulement la durée de la détention, mais aussi ses conséquences personnelles, familiales, professionnelles et psychologiques.
Les exigences posées par la Cour européenne des droits de l’homme ont par ailleurs renforcé ce dispositif, notamment en lien avec les conditions matérielles de détention et la durée excessive de certaines procédures.
Conclusion
La détention provisoire en Italie repose sur un cadre juridique dense et théoriquement protecteur, caractérisé par la pluralité des mesures cautelari, par l’existence de plafonds légaux impératifs de durée et par un régime spécifique de réparation de la détention injustifiée. Comparée au droit français, elle se distingue par une plus grande rigidité des délais, compensée par des mécanismes d’indemnisation plus affirmés.
En pratique, toutefois, la longueur possible des détentions, la complexité des procédures et les conditions matérielles d’incarcération continuent de susciter des critiques récurrentes. La détention provisoire demeure ainsi, en Italie comme en France, un révélateur des tensions structurelles entre efficacité pénale et protection des libertés fondamentales, au cœur même de l’État de droit.




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