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Compte Instagram supprimé : quand Meta invoque des violations graves… sans jamais les démontrer


Instagram n’est plus un simple réseau social. Pour des millions d’utilisateurs européens, il est devenu un outil professionnel, un vecteur de chiffre d’affaires, un canal de communication essentiel, parfois même la clé de voûte d’une activité indépendante.


La suppression d’un compte Instagram n’est donc pas une mesure anodine. Elle constitue une sanction économique et réputationnelle, souvent brutale, parfois définitive, et presque toujours unilatérale.


Or, depuis plusieurs mois, un phénomène interpelle : des comptes sont supprimés sur la base de motifs extrêmement graves, tels que l’atteinte à l’intégrité du compte, la fraude, voire – plus inquiétant encore – la sexualisation ou l’exploitation sexuelle de mineurs, sans que la décision ne soit ni expliquée, ni étayée, ni suivie de la moindre conséquence pénale.


Cet article a pour objet :

  • d’exposer les raisons officiellement invoquées par Instagram pour supprimer un compte,

  • puis de démontrer que, dans un nombre significatif de cas, ces raisons sont juridiquement contestables, car insuffisamment motivées, disproportionnées, ou contradictoires avec les propres obligations légales de Meta.



I. Les motifs invoqués par Instagram pour supprimer un compte : une typologie officielle mais très large



La société exploitant la plateforme, Meta, fonde ses décisions de suppression sur :

  • ses Conditions générales d’utilisation,

  • ses Standards de la communauté,

  • et des politiques internes sectorielles (intégrité, sécurité, sexualité, propriété intellectuelle, etc.).


En pratique, sept grands motifs reviennent de manière récurrente.



A. Les motifs liés au comportement du compte et à son authenticité



1. L’atteinte à “l’intégrité du compte” et l’identité non authentique


Les Conditions d’utilisation d’Instagram imposent aux utilisateurs de fournir des informations exactes et de ne pas se livrer à des comportements trompeurs. Les Community Standards interdisent les comptes dits inauthentic behavior.


Ce motif recouvre notamment :

  • les soupçons de faux comptes,

  • les comptes jugés automatisés,

  • l’usage présumé de services de croissance,

  • ou encore des comportements statistiques jugés anormaux.


Le problème juridique est immédiat : aucun fait matériel précis n’est généralement identifié.


L’utilisateur n’est pas informé :

  • du comportement exact reproché,

  • de la période concernée,

  • ni de la règle contractuelle précisément violée.


La suppression repose alors sur une appréciation algorithmique globale, non vérifiable, non contradictoire.



2. Le spam et les comportements inauthentiques


Instagram assimile au spam :

  • les messages privés répétés,

  • les liens récurrents,

  • l’usage intensif de hashtags,

  • ou une activité jugée trop rapide.


Or, dans un cadre professionnel, ces pratiques peuvent relever d’une stratégie marketing légitime. La frontière entre prospection licite et spam est extrêmement floue, et dépend de critères internes non publics.



B. Les motifs liés à la sécurité, à la légalité et aux contenus sensibles


1. Compte compromis ou activité suspecte


Il est fréquent qu’un compte soit supprimé après :

  • une tentative de piratage,

  • un changement de localisation,

  • ou un échec de vérification.


Là encore, la logique est paradoxale : l’utilisateur est sanctionné pour avoir été victime d’une atteinte à la sécurité, sans distinction entre l’auteur de l’infraction et la personne lésée.



2. Sexualisation ou exploitation sexuelle de mineurs


Ce motif est l’un des plus graves pouvant être invoqués par Instagram. Les politiques internes de Meta indiquent clairement que la plateforme lutte activement contre toute forme d’exploitation sexuelle de mineurs.


Mais juridiquement, ce motif soulève une difficulté majeure.


En droit européen, et en particulier au regard :

  • des obligations de signalement,

  • des engagements publics de Meta,

  • et des principes de coopération avec les autorités,

l’existence d’un soupçon sérieux de tels faits impliquerait nécessairement un signalement aux autorités policières ou judiciaires compétentes.


Or, dans les dossiers concrets, on observe très souvent :

  • aucune plainte,

  • aucune enquête,

  • aucun contact des autorités,

  • aucune suite pénale.


Cette absence totale de conséquence pénale révèle une contradiction évidente :👉 si les faits étaient réels, Meta aurait l’obligation d’alerter les autorités ;👉 s’ils ne le sont pas, leur invocation est juridiquement abusive et attentatoire à la réputation de l’utilisateur.



3. Escroqueries, fraudes et comportements trompeurs


Instagram lutte contre les scams et la fraude. Toutefois, des comptes parfaitement licites peuvent être supprimés sur la base :

  • d’un lien externe signalé,

  • d’une activité commerciale jugée suspecte,

  • ou d’une simple similarité de schéma avec des pratiques frauduleuses.


Là encore, la décision repose sur des corrélations, non sur des faits établis.



4. Atteintes à la propriété intellectuelle


Les violations répétées de droits d’auteur ou de marque peuvent conduire à une suppression de compte. Toutefois, ces questions sont techniques, souvent discutables, et rarement compatibles avec une décision automatisée définitive.



5. Harcèlement, discours haineux ou comportements abusifs


Ces motifs existent légitimement, mais posent d’importantes difficultés d’interprétation : ironie, satire, critique sociale, contexte culturel. L’absence d’analyse humaine rend l’erreur fréquente.



II. Des décisions juridiquement fragiles : motivation insuffisante, automatisation et contradictions légales


Si les motifs invoqués existent formellement, leur mise en œuvre concrète se heurte à des exigences juridiques désormais clairement posées par le droit européen.



A. L’exigence de motivation imposée par le Digital Services Act


Le règlement (UE) 2022/2065, dit Digital Services Act (DSA), impose des obligations précises aux plateformes.


Article 17 du DSA

Toute décision de restriction ou de suppression de contenu ou de compte doit être accompagnée d’une motivation claire et spécifique, comprenant :

  • la base juridique ou contractuelle,

  • les faits et circonstances,

  • et les voies de recours disponibles.


Or, en pratique, les notifications Instagram :

  • se limitent à un motif générique,

  • sans fait précis,

  • sans contenu identifié,

  • sans explication intelligible.


Cette pratique est manifestement contraire à l’esprit et à la lettre du DSA.


Article 14 du DSA


Les conditions générales doivent être :

  • claires,

  • intelligibles,

  • appliquées de manière proportionnée.


Une suppression définitive, fondée sur un motif abstrait, sans avertissement préalable, pose un problème évident de proportionnalité.



B. Automatisation excessive et absence de recours effectif

Article 20 du DSA


Les plateformes doivent garantir un recours interne effectif.


Or, les procédures d’appel Instagram sont :

  • standardisées,

  • automatisées,

  • souvent dépourvues de réexamen réel.


L’utilisateur est confronté à une illusion de recours, ce qui fragilise la légalité du dispositif.


Plus largement, la suppression de comptes révèle un déséquilibre structurel :Meta exerce un pouvoir quasi disciplinaire, affectant directement l’activité économique des utilisateurs, sans garanties procédurales équivalentes à celles exigées d’une autorité publique.



Conclusion


La suppression d’un compte Instagram ne peut plus être analysée comme une simple mesure interne de modération. Elle constitue une décision lourde de conséquences, qui doit répondre à des exigences minimales de motivation, de proportionnalité et de transparence.


L’invocation de motifs extrêmement graves, tels que la sexualisation de mineurs, sans la moindre suite pénale, révèle une dérive préoccupante : celle d’un pouvoir algorithmique qui qualifie sans prouver, sanctionne sans expliquer, et exclut sans véritable recours.


Le droit européen, et en particulier le Digital Services Act, offre désormais aux utilisateurs des outils juridiques solides pour contester ces décisions. Encore faut-il les mobiliser avec méthode et rigueur.

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