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Pourquoi 50 M€ de joueurs vendus et 50 M€ de joueurs achetés ne sont jamais équivalents

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Analyse critique des raccourcis médiatiques et décryptage comptable


Derrière le « net spend », la vraie économie du football


Chaque début d’été, infographies et tweets s’emballent : « Lens a vendu pour 50 M€, acheté pour 50 M€ : mercato équilibré ». Pourtant, à l’aune des bilans et du compte de résultat, l’opération peut générer une plus‑value colossale ou un gouffre financier. Comprendre ce paradoxe implique de se pencher sur:

  1. la date d’enregistrement comptable,

  2. la valeur résiduelle du joueur cédé,

  3. l’amortissement du nouveau contrat,

  4. la masse salariale afférente. Cette étude démonte pas à pas les idées reçues et illustre, chiffres à l’appui, comment deux transferts identiques en trésorerie se soldent par des effets diamétralement opposés sur la santé financière d’un club.



Le mercenaire du calendrier : quand le même mercato touche deux exercices


La plupart des clubs français clôturent leurs comptes au 30 juin. Or la fenêtre estivale s’étend cette saison du 16 juin au 1ᵉʳ septembre. Conséquence : un transfert signé le 29 juin figurera dans l’exercice N, tandis que l’achat bouclé le 2 juillet s’enregistrera en N + 1.


Exemple 1 – Séparation d’exercice

• 29 juin 2025 : vente d’un joueur 50 M€ → Produit exceptionnel N.

• 2 juillet 2025 : achat d’un remplaçant 50 M€ sur cinq ans → actif incorporel amorti 10 M€/an à partir de N + 1.

Résultat comptable : l’exercice N affiche +50 M€ (moins valeur nette comptable du joueur sorti), l’exercice N + 1 supporte une charge d’amortissement de 10 M€ par an pendant cinq ans. En trésorerie, l’opération paraît neutre ; en P&L, elle crée un pic de profit immédiat, suivi d’un fardeau récurrent.


Valeur nette comptable : l’invisible décide tout


La valeur nette comptable (VNC) d’un joueur est son coût historique moins l’amortissement cumulé.

Exemple 2 – Plus‑value latente• Joueur acheté 40 M€ en juillet 2022 sur cinq ans.• À la date du 29 juin 2025, trois exercices ont passé → amortissement cumulé 24 M€ (40 / 5 × 3).• VNC : 16 M€.• Vente 50 M€.

Plus‑value comptable : 50 – 16 = 34 M€. Le résultat N bondit d’autant.

Exemple 3 – Moins‑value cachée• Même joueur, mais sur un cycle sportif raté : valeur de marché tombée à 15 M€, vendu 10 M€ pour le décharger.• VNC toujours 16 M€.

Moins‑value : 10 – 16 = –6 M€ impactant négativement le résultat.

Ces écarts expliquent pourquoi deux clubs vendant chacun « 50 M€ » ne génèrent pas la même richesse.



Amortissement du joueur entrant : un coût différé mais inéluctable


L’achat de 50 M€ sur un contrat de cinq saisons se traduit par un amortissement linéaire de 10 M€ par an. Si la durée est de trois ans, la charge grimpe à 16,7 M€.

Exemple 4 – Impact de la durée• Contrat 3 ans → charge totale sur le cycle : 50 M€ (16,7 × 3).• Contrat 5 ans → même charge, mais étalée plus longtemps.

L’UEFA calcule le ratio « coût des effectifs » année par année : raccourcir la durée accroît la pression immédiate sur le 70 % de plafonnement.

Salaire et charges sociales : la partie émergée de l’iceberg


Supposons que le joueur vendu percevait 2 M€ nets annuels et que son successeur négocie 6 M€ nets. En France, Ajouter 35 % de charges patronales (~8,1 M€ brut) :

Exemple 5 – Du simple au triple• Ancien joueur : coût salarial annuel ≈ 2 M€ net / 2,6 M€ brut.• Nouveau joueur : 6 M€ net / 8,1 M€ brut.

À amortissement constant, la masse salariale annuelle augmente de 5,5 M€ – effet durable souvent oublié par les commentateurs.

Synthèse : trois scenarii pour l’été d’un club 

Opération

Impact résultat N

Impact trésorerie N

Charge N + 1 (amort. + salaire)

Plus‑value élevée + salaire modéré (Ex. 2 + joueur 5 ans)

+34 M€

0 € (paiement échelonné)

10 M€ + 2,6 M€ = 12,6 M€

Opération « neutre » en trésorerie (Ex. 1)

+34 M€

–50 M€ + 50 M€ = 0 €

10 M€ + 8,1 M€ = 18,1 M€

Moins‑value + contrat court + gros salaire (Ex. 3, contrat 3 ans)

–6 M€

–40 M€ net

16,7 M€ + 8,1 M€ = 24,8 M€

Même lorsque la colonne « trésorerie » affiche zéro, le compte de résultat et le cash‑flow futur divergent fortement.



Cas d’école : le feuilleton lyonnais


En juillet 2025, l’OL vend un attaquant 60 M€ (VNC 12 M€) et achète deux espoirs 35 M€ chacun, contrats de cinq ans. • Plus‑value comptable : 48 M€.• Amortissement annuel : 14 M€ chacun = 28 M€.• Masse salariale cumulée : 12 M€ brut.

Résultat N : +48 M€. Résultat N + 1 avant droits TV : –28 M€ (amort.) –12 M€ (salaires) = –40 M€.
La DNCG lira d’abord un bénéfice historique, puis un déficit structurel si les gains sportifs n’augmentent pas.

DNCG et UEFA FSR : pourquoi « net spend » est insuffisant


La DNCG juge la capacité de trésorerie et l’équilibre charges‑produits projetés ; elle sanctionne un club qui, malgré une plus‑value, ne couvre pas l’accroissement de sa masse salariale. De son côté, l’UEFA intègre amortissements + salaires + commissions dans le ratio de 70 %. Un club « neutre » en transfert mais qui double son salaire total dépasse donc la limite et risque une amende ou une exclusion européenne.



Le rôle des médias et influenceurs : du score de FIFA à l’état financier réel


Comparer deux clubs sur la seule base du montant brut payé ou encaissé revient à commenter un match en ne regardant que la possession de balle. Les réseaux sociaux amplifient cette vision simpliste ; certains influenceurs additionnent les prix sans jamais évoquer VNC, amortissement ou 70 %. La responsabilité incombe aussi aux clubs, enclins à communiquer le « montant global pouvant atteindre… » sans détailler bonus, échéancier et durée.



Vers une pédagogie de la comptabilité sportive ?


Le mercato est un jeu de miroirs : les sommes colossales affichées aux fenêtres ne disent rien des réalités inscrites en coulisses. Plus‑value, amortissement, masse salariale et calendrier fiscal forment le quatuor qui doit guider toute analyse sérieuse. Sans eux, l’observateur se contente d’un trompe‑l’œil, où 50 M€ vendus et 50 M€ achetés masquent souvent l’écart entre un enrichissement durable et un déficit en sursis.


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